Le Tango de Dieudonné et Valls

Ce peuple a, ces dernières années, développé un amour irraisonné de ce qu’ils appellent les comiques. Peut-être est-ce un effet de ma maîtrise insuffisante de la langue et de la culture, mais certains ne me faisaient pas rire, du tout. Je me gardai bien de le leur dire bien sûr, un crime de lèze-culture étant ici capable de te vouer aux gémonies assez rapidement.

Le scandale politico-médiatique ayant été amené par l’un d’eux, je me crois aujourd’hui autorisé à y ajouter un grain de sel, bien que je m’étais bien promis de n’en rien faire.

C’est donc par l’intermédiaire d’un natif, que je me suis fait expliqué, cette notion de « liberté d’expression » à laquelle ils tiennent tant, et celui-ci en particulier. Tu verras que le débat est ici clivant (comme ils disent) mais finalement fort intéressant et passionné, et que, si certains leur repprochent de trop parler, leurs propos ne sont pas toujours vide de sens.

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Il est curieux de noter la fixation de cette « affaire Dieudonné » au cas Patrick Cohen (moi je ne savais même pas qu’il était juif, Cohen [1], et en tout état de cause à cet insupportable débordement nazillon.

Soyons clair je ne défends en aucun cas les propos odieux du Monsieur à la quenelle (déjà que je n’aimais pas beaucoup ça avant...), « humoriste » qui ne m’a jamais fait rire, et que j’ai toujours trouvé d’une bêtise sans nom dans ses entrevues, à peine du niveau d’un café du commerce et encore, vers 22 heures. Cependant la question est moins de savoir si les déclarations sont ou non passibles de sanctions légales (et pour moi elles le sont) ou de condamnations morales (et pour moi elles le sont également) que de se poser le problème de la liberté d’expression.

Je réfute en effet définitivement l’argumentation à priori, en ce sens, je partage l’opinion de Bilger.

Que nous dit ce type d’argument ? Qu’étant donné les déclarations préalables d’un individu déjà condamné et sans doute à nouveau condamnable, il est du ressort du gouvernement et particulièrement d’un ministre de l’intérieur de le faire taire, au motif que ses déclarations futures ne sauraient être que du même acabit. La question n’est pas de penser que celui-là va recommencer (je le pense aussi) mais bien qu’une institution se positionne, comme un individu, par rapport à un avis, une opinion. En deux mots l’institution pense que Dieudonné ne s’amendera pas et décide en conséquence de le priver de parole. Or une institution n’a pas à penser et encore moins à présupposer mais à appliquer la loi au vu de faits établis par des preuves, donc condamner le monsieur (pour la justice) et faire appliquer la condamnation (pour les forces de l’ordre).

Si un tel raisonnement était suivi, on pourrait demain présupposer que tout individu sanctionné par la loi une ou plusieurs fois devrait être exclus du champ du droit au-delà de sa peine (tentative moraliste erratique et démagogique sarkozienne). Il me semble bien que ceci va historiquement à l ’encontre de la voie empruntée par les sociétés démocratiques. Que ce soit un ministre de l’intérieur qui le fasse peut aussi en interroger plus d’un, et ils ne s’en priveront pas, surtout les « dieudonniens ».

Finalement, car tout le problème est là : à partir de quel moment les déclarations non-conformes d’un individu doivent-elles être empêchées ? Donc à partir d’où ? Des propos antisémites, antisionistes ? À partir d’où un discours antisioniste devient-il antisémite, ceci est très variable pour certains, pour preuve les inénarrable débats télévisés du soir (ce soir ou jamais) ou Chomsky, par exemple, est traité d’antisémite ?
À partir de quand est-on raciste ? Peut-on encore critiquer les religions (islamophobie ?) sous prétexte qu’on « blesse » (sic) des opinions ou des croyances. Le pathos, alors, nous gouverne, pour cette raison la position approuvant le ministre et le conseil d’état n’a de cesse de m’étonner.

Je le répète, je n’assimile pas un discours critique cohérent aux divagations infâmes d’un Dieudonné, mais le problème est de savoir si la liberté d’expression est une question de degré ou de nature. J’ai choisi la deuxième option comme la seule cohérente.

L’inverse, celle défendue par le pouvoir (les pouvoirs, et de tout temps à des degrés divers, devrais-je sans doute dire) mènerait à juger du droit à l’opinion et à l’expression au vu du contenu futur dévoilé de cette expression ou de cette opinion. Si celui-ci est légal, ce droit est acquis, s’il ne l’est pas, interdit. Ne vous en déplaise ceci porte un nom et c’en est même la définiton : la censure. Fut-elle à postériori moralement justifiée c’est une censure. Et par là elle ouvre le champ à tous les débordements, à tous les abus.
Les libertés d’opinion et d’expression ne peuvent-être en aucun cas soumises à un contrôle préalable du contenu. Elles sont ou ne sont pas. Il appartient ensuite et seulement ensuite à la justice de punir, si et seulement si d’autres lois et d’autres droits ont été bafouées.

Les zélateurs serviles, pour complaire au, pour l’instant, maître vainqueur, ont d’ailleurs déjà étendu le domaine de la lutte, en inculpant ici des lycéens benêts, là un quidam naïf. Ah ! l’intransigeance (républicaine bien sûr !), si au moins elle l’était pour tous et partout ! C’est ce que ne manquera pas d’arguer le comico-tragique ; et malheureusement on ne pourra lui donner entièrement tort ni assimiler l’argument à de la pure rhétorique.

Je n’ose évoquer la question stratégique de la méthode qui n’est pas, il me semble, de la plus grande finesse, après les textes liberticides votés récemment à l’occasion de la loi de programmation militaire, les affaires d’espionnage et de contrôle des populations par les réseaux, suivis, comme un fait exprès, de la protection de Dassault par nos sénateurs. Ceci ne fera qu’alimenter le sentiment qu’il y a deux poids et deux mesures, et bien sûr, les Dieudos de tout poil ne se priveront pas de le dire ou le sous-entendre, finalement ils avanceront leurs pions, et là encore ce ne sera malheureusement pas pure rhétorique.

C’est pied à pied qu’il nous faut mener ce combat contre la haine et la bêtise patiemment et sans faillir, car il ne sera jamais gagné définitivement. Penser qu’on peut réduire ces brunes idées en une attaque bien menée et définitive relève d’une forme de mythologie hollywoodienne bien naïve. L’action d’éclat, finalement une autre forme de populisme, celui de l’autorité enfin retrouvée, d’un ministre ambitieux et d’un pouvoir moribond ne pourra, au mieux, leur apporter qu’une victoire à la Pyrrhus.

[1Car je pensais, bêtement, dans mon athéisme crasse, que juif était une religion, qu’on pouvait s’appeler Christophe sans être chrétien, Mourad sans être musulman ou Lian sans être shintoïste.

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