La censure pour que le peuple pense bien.

, par  Asaln

Mon ami,

Je poursuis mon voyage dans ton pays et je m’inquiète pour lui.

J’ai appris par la presse que c’est malheureusement ici, en Franticie, qu’on projette de rétablir la censure. Une première dans l’un de vos pays dits avancés.

Il me semble intéressant de constater que c’est au nom de la protection de la Vérité qu’on le projette. Mais est-ce étonnant finalement ? Le mot « Vrai » a toujours été l’étendard du malheur, du Vrai Dieu à la Vraie Religion en passant par le Vraie Doctrine et donc maintenant la Vraie Vérité.

Il me fait sourire votre président « libéral » qui de ce mot ne semble en retenir que le sens économique et encore, une toute petite partie. Le niveau éducatif de vos grande écoles paraît avoir bien baissé ces dernières années, les intelligents sont devenu de simples malins, les éléments de langage ont remplacé la culture et la pensée. Mais on ne dirige pas une grande nation avec ça, tout le monde le sait, même aux comptoirs de vos bistrots.

Ainsi c’est aux juges qu’il (votre Président) désire confier la condamnation des « fake news », leurs supports et leurs auteurs. L’histoire ne dit pas qui jugera de la véracité des informations mais il me semble, même ayant suivi cela de loin, qu’on peut en avoir déjà une petite idée.

Il y a quelques mois une coalition de journaux se formait pour lutter contre la même chose qui plus est sous la même dénomination « fake news » et se permettait même de mettre en place des avis sur ce qu’il fallait lire, écouter, voir ou pas, bref sur la « Bonne Façon de Penser », de vouer aux gémonies des sites ou revues tout a fait remarquables ( https://www.les-crises.fr par exemple ) , de pousser leurs alliés, redevables ou laquais, à exclure des intellectuels forts intéressants ou engagés (Jacques Sapir et son blog RusseEurope maintenant en exil sur Les Crises), de sanctionner ou faire taire les députés qui osent dire ou proposer quelque chose (Ruffin et son maillot de foot fut un grand moment de démocratie de sa part, de réaction de la part du président de l’assemblée !)

Et ce ne sont que quelques exemples. Il en existe bien d’autres : des blogues mis à l’index, des « ultras » arrêtés au nom de leurs idées, de jeunes naïfs emprisonnés pour port de T-Shirt non conforme ou provoquant et même des corps intermédiaires, comme des syndicats, menacés.

Pourtant on sentait confusément la chose venir lorsqu’en 2014 le ministre Valls, de gauche socialiste, tenait à empêcher préalablement un spectacle au nom des limites de la liberté d’expression : un comble en même temps qu’une ineptie dans les termes !

https://www.asaln.com/spip/spip.php...

Illustration 1 : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA
À qui appartiennent les médias ?

Étudiant la question des médias j’ai pu constater que, dans ce secteur, les lobbies appartiennent tous à quelques grandes fortunes ou groupes. Comme par hasard les mêmes que les amis de ton président (voir le schéma ci-dessus). De là à penser que cette loi serait une sorte de retour sur investissement du coût de sa campagne il n’ y a qu’un pas que certains franchiront allègrement annihilant par la même la volonté anti-conspirationniste de la manœuvre pour peu qu’elle existât. Car une campagne ça coûte cher... (voir les extraits du « Président » 1960 de Henri Verneuil ci-dessous. )

Drôle de modernité pour La République En Marche n’est-il pas ?

Il est également remarquable que tout ceci porte sur l’Internet, dernier bastion à ne pas être entièrement dominé par ces même groupes. Il faut enfin noter que cette chasse aux « fake news » a déjà l’appui anticipé des GAFA, au nom de la liberté et de la morale, il va sans dire.

Ne serait-ce pas cela qu’on appelle l’État profond ?

La « Grande France » ne serait-elle pas en train de devenir une colonie ?

On y vote en effet mais ça ne saurait suffire pour faire une démocratie. J’ ai appris cela chez vos philosophes. N’étudie-t-on plus Montesquieu chez vos élites ? Montesquieu qui nous dit que c’est la justice qui surplombe les lois. Montesquieu qui inspira certainement cet article de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen dans son article 16 : « Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. ». Serait-ce donc la Franticie elle-même qui se retrouverait idéalement « sans constitution » ? Ironie de l’histoire !

En relisant les grands auteurs de ton pays j’ ai aussi pensé à l’extrait (moins connu) ci-dessous de « Napoléon le petit » de Victor Hugo dans son allégorie de la diligence en réponse au nombre de voix dont se justifiait à l’époque Napoléon III quant à son coup d’État.

« 
Un brigand arrête une diligence au coin d’un bois.
Il est à la tête d’une bande déterminée.
Les voyageurs sont plus nombreux, mais ils sont séparés, désunis, parqués dans des compartiments, à moitié endormis, surpris au milieu de la nuit, saisis à l’improviste et sans armes.
Le brigand leur ordonne de descendre, de ne pas jeter un cri, de ne pas souffler mot et de se coucher la face contre terre.
Quelques-uns résistent, il leur brûle la cervelle.
Les autres obéissent et se couchent sur le pavé, muets, immobiles, terrifiés, pêle-mêle avec les morts et pareils aux morts.
Le brigand, pendant que ses complices leur tiennent le pied sur les reins et le pistolet sur la tempe, fouille leurs poches, force leurs malles et leur prend tout ce qu’ils ont de précieux.
Les poches vidées, les malles pillées, le coup d’État fini, il leur dit :
« – Maintenant, afin de me mettre en règle avec la justice, j’ai écrit sur un papier que vous reconnaissez que tout ce que je vous ai pris m’appartenait et que vous me le concédez de votre plein gré. J’entends que ceci soit votre avis. On va vous mettre à chacun une plume dans la main, et, sans dire un mot, sans faire un geste, sans quitter l’attitude où vous êtes… »
Le ventre contre terre, la face dans la boue…
« … Vous étendrez le bras droit et vous signerez tous ce papier. Si quelqu’un bouge ou parle, voici la gueule de mon pistolet. Du reste, vous êtes libres. »
Les voyageurs étendent le bras et signent.
Cela fait, le brigand relève la tête et dit :
– J’ai sept millions cinq cent mille voix.
 »

Bien entendu toute ressemblance avec des personnages existants ne seraient absolument pas une coïncidence.

J’espère que ces manœuvres échoueront et qu’ils se lèveront nombreux pour refuser ce marché de dupe.

Mais si je devais bientôt quitter ce pays et ses habitants que je découvre avec ravissement et si tu devais bientôt être dans les difficultés ou poursuivi, je te recevrais bien volontiers chez moi et nous pourrons y deviser à loisir de toutes ces idées que nous aimons. C’est en bonne partie grâce aux idées venues de Franticie que nous avons cru puis acquis notre liberté et tout Franticien qui les porte y sera toujours le bienvenu, même exilé, même sans papier.

Asaln.

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